De la protection du prestige blanc à la régulation de l’espace informationnel
Pour une généalogie critique de la censure au Congo (1917-2026)
Darwin Mumete — 2026
Abstract
Le gouvernement colonial au Congo belge craignait l’impact potentiellement subversif du cinéma et a censuré les films de 1917 à 1960. Cette phrase, souvent citée, a conduit une partie de la littérature à postuler une continuité simple entre la colonie et la République démocratique du Congo contemporaine. Cet article défend la thèse inverse. L’acte de censurer n’a jamais disparu après 1960, mais il n’a jamais été le même. Il n’y a pas de continuité linéaire. Il y a une permanence du geste d’interdire qui a pris d’autres formes, d’autres justifications et d’autres cibles. Chaque régime a inventé sa propre peur pour légitimer la même interdiction.
1. Régime colonial (1917-1960)
1.1 Justification de 1933
Dans une lettre de 1933, le ministre des Colonies Tshoffen indique qu’il faut interdire les films qui portent atteinte au prestige nécessaire de la race blanche. Deux cas illustrent cette logique. Nurse Ademola est interdit parce qu’il montre une infirmière de couleur vivant dans un luxe trop grand. Antwerp est refusé parce qu’il montre des Européens effectuant des travaux manuels.
1.2 Rupture de 1952-1956
Entre 1952 et 1956, l’étude de Willems et Biltereyst analyse 206 segments physiquement excisés par le censeur. Près de 50% des suppressions effacent des images de rébellion armée et d’insurrection. 39% suppriment des images de grèves, de manifestations et de solidarité interraciale. Les actualités sur la guerre d’Algérie sont coupées lorsqu’elles montrent la vulnérabilité de l’armée française.
2. Première République (1960) : Lumumba
Le 9 août 1960, Patrice Lumumba proclame l’état d’urgence interdisant la formation d’associations sans sanction gouvernementale et s’arroge le droit d’interdire toutes les publications susceptibles de jeter le discrédit sur l’administration. Le 11 août 1960, le Courrier d’Afrique titre que les Congolais ne veulent pas tomber sous une seconde forme d’esclavage. Son éditeur est arrêté et le journal cesse de paraître quatre jours plus tard. Le gouvernement ordonne la fermeture des services de Belga et de l’AFP à Léopoldville.
3. Deuxième République (1965-1997) : Mobutu
Sous Mobutu Sese Seko, le cinéma est encadré et orienté vers la propagande d’État. La télévision nationale OZRT diffuse le générique du journal télévisé avec le visage de Mobutu descendant des nuages. Jusqu’en 1990, toute caricature politique du Maréchal est interdite. En mai 1997, Tryphon Kin-Kiey Mulumba instaure une censure sur l’information militaire concernant la progression de l’AFDL, avant d’annoncer lui-même la fin du régime le 16 mai 1997. La chute du régime provoque un chaos patrimonial avec destruction d’archives.
4. Régime de Laurent-Désiré Kabila (1997-2001)
Dès le 17 mai 1997, la nature de la censure change. Selon RSF et JED, plus de 80 à 110 journalistes sont emprisonnés dès 1997 à 1999, au moins 160 sur l’ensemble du mandat. Publications saisies, radios suspendues, locaux incendiés. Nationalisation de Canal Kin et RTKM en 2000.
5. Régime contemporain (2015-2026)
Le 2 septembre 2015, Lambert Mende interdit le documentaire L’Homme qui répare les femmes pour calomnies envers les FARDC. Levée le 19 octobre 2015. Le 3 juin 2026, Christian Bosembe, président du CSAC, interdit aux médias de diffuser des informations sur les activités de l’ex-Président Joseph Kabila basé à Goma et du PPRD. Le 12 octobre 2026, le CSAC impose un embargo de 60 jours à la journaliste Paulette Kimuntu Ndombé pour avoir déclaré que Kabila n’est pas un rebelle. Parallèlement, Patrick Muyaya annonce un plan de régulation des réseaux sociaux sur base de la loi n° 23/009 du 13 mars 2023. Le 16 octobre 2026, la Présidence interdit tout contact avec l’ambassade de Belgique, 66 ans après la fermeture de Belga par Lumumba.
Conclusion
De 1917 à 2026, le Congo n’a jamais cessé de censurer, mais jamais pour les mêmes raisons. Cinq peurs ont produit cinq censures : prestige blanc bafoué, insurrection anticoloniale, administration discréditée, Guide caricaturé, armée calomniée et Est déstabilisé. Il n’y a pas de continuité linéaire, mais une permanence de l’acte de censurer qui a pris d’autres formes.
Bibliographie
- Willems, B. & Biltereyst, D. (2026). Colonial Film Censorship in the Belgian Congo: The 206 excised segments (1952-1956).
- Convents, G. (2006). L’image du Congo belge et le cinéma colonial. AfricaMuseum.
- Reporters Sans Frontières / IFEX (1999, 14 septembre). RDC : Le lourd bilan de Laurent-Désiré Kabila : Plus de 80 journalistes emprisonnés.
- Reporters Sans Frontières / IFEX (2000, 6 juin). Les cachots du Mzee : Plus de 110 journalistes emprisonnés.
- IFEX / RSF (2015, 4 septembre). Congolese government bans documentary about surgeon who treats rape victims.
- Committee to Protect Journalists (2015, 3 septembre). DRC government bans screening of documentary on rape.
- Ordonnance-Loi n°23/009 du 13 mars 2023.
- Actualite.cd (2026, 12 octobre). Kabila à la tête de la rébellion : le président du CSAC envisage d’étendre l’interdiction.
- EFE (2026, 16 octobre). El Gobierno de la RDC prohíbe las actividades del partido del expresidente Joseph Kabila.
FAQ
Quelle est la thèse principale ? +
Quelles sont les sources coloniales ? +
Que s’est-il passé en 1960 ? +
Comment fonctionnait la censure sous Mobutu ? +
Que dit le rapport sur Laurent-Désiré Kabila ? +
Quels événements en 2015 et 2026 ? +
Quelle loi encadre la régulation actuelle ? +
De la protection du prestige blanc à la régulation de l’espace informationnel
Pour une généalogie critique de la censure au Congo (1917-2026)
Darwin Mumete — 2026
Abstract
Le gouvernement colonial au Congo belge craignait l’impact potentiellement subversif du cinéma et a censuré les films de 1917 à 1960. Cette phrase, souvent citée, a conduit une partie de la littérature à postuler une continuité simple entre la colonie et la République démocratique du Congo contemporaine.
Cet article défend la thèse inverse. L’acte de censurer n’a jamais disparu après 1960, mais il n’a jamais été le même. Il n’y a pas de continuité linéaire. Il y a une permanence du geste d’interdire qui a pris d’autres formes, d’autres justifications et d’autres cibles. Chaque régime a inventé sa propre peur pour légitimer la même interdiction.
1. Régime colonial (1917-1960)
1.1 La justification de 1933
Dans une lettre de 1933, le ministre des Colonies Tshoffen écrit qu’il faut interdire les films qui portent atteinte au prestige nécessaire de la race blanche. Nurse Ademola est interdit pour luxe trop grand d’une infirmière noire, Antwerp pour montrer des Européens en travaux manuels.
1.2 Rupture 1952-1956
206 segments excisés analysés par Willems et Biltereyst. 50% effacent rébellion armée et insurrection, 39% effacent grèves, manifestations et solidarité interraciale. Les actualités sur la guerre d’Algérie sont coupées.
2. Première République (1960)
Le 9 août 1960, Lumumba proclame l’état d’urgence interdisant les publications jetant le discrédit sur l’administration. Le 11 août, le Courrier d’Afrique est arrêté. Fermeture de Belga et AFP à Léopoldville, expulsion de l’ambassadeur belge.
3. Deuxième République (1965-1997)
Sous Mobutu, cinéma encadré vers propagande OZRT, générique de Mobutu descendant des nuages. Interdiction de la caricature jusqu’en 1990 avec Thembo Kash. En mai 1997, Tryphon Kin-Kiey Mulumba censure l’information militaire sur l’avancée de l’AFDL, avant d’annoncer la fin du régime le 16 mai 1997. Chaos patrimonial avec archives brûlées.
4. Régime L-D Kabila (1997-2001)
RSF/JED : 80 à 110 journalistes emprisonnés entre 1997-1999, au moins 160 sur l’ensemble du mandat. Nationalisation de Canal Kin et RTKM en 2000, publications saisies, radios suspendues.
5. Régime contemporain (2015-2026)
2 septembre 2015 : Lambert Mende interdit L’Homme qui répare les femmes pour calomnies envers les FARDC. Levée le 19 octobre 2015. 3 juin 2026 : Christian Bosembe (CSAC) interdit la couverture des activités de Joseph Kabila à Goma et du PPRD sur Radio Okapi. 12 octobre 2026 : embargo 60 jours contre Paulette Kimuntu Ndombé pour propos sur Kabila. Plan Muyaya basé sur loi 23/009 du 13 mars 2023. 16 octobre 2026 : Présidence interdit tout contact avec ambassade de Belgique.
Conclusion
Cinq peurs ont produit cinq censures : prestige blanc bafoué, insurrection anticoloniale, administration discréditée, Guide caricaturé, armée calomniée et Est déstabilisé. Il n’y a pas de continuité linéaire, mais une permanence du geste.
Mots-clés : CSAC, Christian Bosembe, Congo belge, Mobutu, Lumumba, L-D Kabila, Lambert Mende, Joseph Kabila
FAQ
Quelle est la thèse ? +
Quelles sources coloniales ? +
Que s’est-il passé en 1960 ? +
Censure sous Mobutu ? +
Bilan L-D Kabila ? +
Evénements 2026 ? +
De la protection du prestige blanc à la régulation de l’espace informationnel
Pour une généalogie critique de la censure au Congo (1917-2026)
Par Darwin Mumete — 2026
Abstract
Le gouvernement colonial au Congo belge craignait l’impact potentiellement subversif du cinéma et a censuré les films de 1917 à 1960. Cette phrase a conduit à postuler une continuité simple entre la colonie et la RDC. Cet article défend la thèse inverse. Il y a une permanence du geste d’interdire qui a pris d’autres formes, d’autres justifications et d’autres cibles. Chaque régime a inventé sa propre peur pour légitimer la même interdiction.
Bibliographie complète – Tous les liens vérifiables
Période coloniale (1917-1960)
- AfricaMuseum (2025). The Congo Panorama 1913. Exposition du 28 novembre 2025 au 27 septembre 2026, Tervuren.
https://www.africamuseum.be/fr/discover/exhibitions/expo_congo_panorama_1913 - Convents, G. (2006). L’image du Congo belge et le cinéma colonial. Tervuren.
- Willems, B. & Biltereyst, D. (2026). Colonial Film Censorship in the Belgian Congo: The 206 excised segments (1952-1956).
Première République – Lumumba (1960)
- CRISP. Courrier d’Afrique, arrêt du 15 août 1960. Archives sur l’état d’urgence du 9 août 1960.
https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1960-30-page-1.htm - Willame, J-C. (1990). Patrice Lumumba : La crise congolaise revisitée. Karthala.
Deuxième République – Mobutu (1965-1997)
- Nzongola-Ntalaja, G. (2002). The Congo from Leopold to Kabila. Zed Books.
- Thembo Kash (1990-1992). Archives de la presse satirique zaïroise.
- Mulumba, T. K-K. (1997, 16 mai). Déclaration annonçant la fin du régime Mobutu. Archives INA / RFI.
https://www.ina.fr – Archives 16 mai 1997
Régime Laurent-Désiré Kabila (1997-2001)
- Reporters Sans Frontières / IFEX (1999, 14 septembre). RDC : Le lourd bilan de Laurent-Désiré Kabila : Plus de 80 journalistes emprisonnés.
https://ifex.org/fr/le-lourd-bilan-de-laurent-desire-kabila-plus-de-80-journalistes-emprisonnes/ - Reporters Sans Frontières / IFEX (2000, 6 juin). Les cachots du Mzee : Plus de 110 journalistes emprisonnés.
https://ifex.org/fr/drcs-mzee-kabilas-prisons-110-journalists/ - IRIN News (1999). Kabila government one of most repressive.
https://www.thenewhumanitarian.org – IRIN 1999
Régime contemporain (2015-2026)
- IFEX / RSF (2015, 4 septembre). Congolese government bans documentary about surgeon who treats rape victims.
https://ifex.org/fr/le-gouvernement-congolais-interdit-un-documentaire-sur-le-chirurgien-qui-soigne-les-victimes-de-viol/ - Committee to Protect Journalists (2015, 3 septembre). DRC government bans screening of documentary on rape.
https://cpj.org/2015/09/drc-government-bans-screening-of-documentary-on-rap/ - Ordonnance-Loi n°23/009 du 13 mars 2023 fixant les modalités d’exercice de la liberté de la presse.
https://www.leganet.cd/Legislation/JO/2023/JO.15.04.2023.pdf | https://www.droitcongolais.info/files/2023.03.13-ordonnance-loi-n-23-009-sur-la-presse.pdf - Actualite.cd (2026, 12 octobre). Kabila à la tête de la rébellion : le président du CSAC envisage d’étendre l’interdiction.
https://actualite.cd/2026/10/12/kabila-la-tete-de-la-rebellion-le-president-du-csac-envisage-detendre-linterdiction-de-relais - Mfumunke Magazine (2026). RDC : Christian Bosembe dénonce le choix de Joseph Kabila.
https://mfumunke.com/2026/10/rdc-christian-bosembe-denonce-le-choix-de-joseph-kabila-de-prendre-les-armes/ - EFE / Infobae (2026, 16 octobre). El Gobierno de la RDC prohíbe las actividades del partido del expresidente Joseph Kabila.
https://www.infobae.com/america/agencia-efe/2026/10/16/el-gobierno-de-la-rdc-prohibe-las-actividades-del-partido-del-expresidente-joseph-kabila/ - Congoquotidien / MediaCongo (2026, 13 octobre). RDC : la journaliste Paulette Kimuntu sanctionnée par le CSAC.
https://www.mediacongo.net/article-actualite-158123_rdc_la_journaliste_paulette_kimuntu_sanctionnee_par_le_csac.html - Radio Okapi (2026, 3 juin). Entretien Christian Bosembe sur interdiction Joseph Kabila à Goma.
https://www.radiookapi.net/2026/06/03/actualite/politique/rdc-le-csac-interdit-la-couverture-mediatique-des-activites-de-joseph-kabila
Lien PDF officiel de l’article
- Darwin Mumete (2026). Censure Congo 1917-2026.
https://chroniqueeffritee.com/wp-content/uploads/2026/10/Censure-congo-1917-2026-darwin-mumete.pdf
